Nguembock_Samuel_200px-3-3d731Le point de vue de Samuel Nguembock de Thinking Africa, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste des questions de sécurité en Afrique. Interview réalisée pour Affaires Stratégiques.

A combien d’hommes estime-t-on les forces de Boko Haram ? Comment le groupe s’équipe-t-il et se finance-t-il ? Dans quel but ?
Boko Haram est une nébuleuse, qui compte bon nombre de membres. Ces derniers se répartissent entre les membres combattants (environ 3.000) et les adhérents à la secte (35.000-40.000 personnes). C’est donc une force avec une capacité de nuisance non négligeable.

Boko Haram peut compter sur différentes voies d’approvisionnement pour s’équiper en armes et équipements militaires. Tout d’abord, une bonne part de son équipement est issue du pillage des postes de police et des bases militaires des villes capturées par le groupe ainsi que de ses victoires contre l’armée nigériane. Le groupe dispose également de complicités au sein des forces de sécurité des Etats de la région (Cameroun, Tchad, Nigéria, etc.). Celles-ci permettent au mouvement de s’équiper mais également de bénéficier de financements. Boko Haram se procure également une part non négligeable de son équipement dans le cadre du marché noir – certains militaires peu scrupuleux n’hésitent pas à vendre une partie des stocks d’équipement à leur disposition, ce qui alimente un véritable trafic dans la région –, notamment au Tchad et au Nigéria. Enfin, le groupe a également profité de la crise libyenne et de la situation chaotique actuelle, ainsi que de la porosité des frontières, qui ont contribué à la dispersion des vastes arsenaux de Kadhafi ; ces derniers alimentent aujourd’hui l’ensemble des groupes terroristes de la bande sahélo-saharienne.

Les sources de financement du groupe sont elles aussi multiples. Boko Haram bénéficie du financement de la branche armée d’Al-Qaïda au Soudan, de fonds issus de riches particuliers étrangers (notamment saoudiens). Elle tire également une part de ses revenus de ses adhérents, qui lui versent des « cotisations » permettant au groupe de s’équiper et de se renforcer. Boko Haram a également procédé au pillage des banques dans les villes tombées sous sa coupe, ce qui lui a permis de faire main-basse sur des liquidités. Enfin, les rançons obtenues contre la libération d’otages étrangers représentent une part de son financement et lui permettent de disposer de fonds supérieurs à ceux des armées conventionnelles de la sous-région.

Quant à ses buts, Boko Haram est un mouvement islamiste, qui vise à instaurer l’application stricte de la Charia (la loi islamique) sur l’ensemble du territoire nigérian. Sa deuxième ambition est de combattre l’éducation occidentale, comme le souligne le nom du groupe, qui signifie littéralement « l’enseignement occidental est un péché ». Il faut cependant veiller à ne pas généraliser ces ambitions à l’échelle de l’ensemble de l’organisation. Au Cameroun, l’antenne locale du groupe prend aujourd’hui bien davantage la forme d’une rébellion contre le pouvoir central. Les objectifs des différents sous-groupes diffèrent donc grandement selon le territoire où ils opèrent.

Comment peut-on expliquer l’avancée fulgurante de Boko Haram et ses succès militaires répétés contre les armées des Etats de la région ?
Le succès de Boko Haram peut s’expliquer par de multiples facteurs. On peut tout d’abord pointer du doigt la déliquescence des armées conventionnelles des Etats de la région par rapport à l’étendue de leurs territoires – l’armée nigériane et quelques rares de la région, bien équipées et qui disposent d’un budget conséquent et stable, apparaissent comme une exception. Ces armées ne sont de plus absolument pas préparées à la menace terroriste et à sa lutte et, in fine, à remporter une guerre asymétrique, même si quelques victoires militaires s’observent au Tchad et au Cameroun. Elles sont préparées à affronter une armée conventionnelle et à contenir les mécontentements populaires mais pas une force asymétrique, diffuse, qui mène des combats de rue et se fond au sein de la population, ce qui les fragilise grandement. La très grande pauvreté de la population de la région – au Nigéria, environ 70% de la population vit sous le seuil de pauvreté – explique quant à elle la facilité du groupe à enrôler de nouvelles recrues, notamment les jeunes diplômés désœuvrés. Parallèlement, l’extrême porosité des frontières permet à Boko Haram de se replier sur le territoire d’un autre Etat et de s’en servir comme base-arrière pour se réarmer et se repositionner dès lors que le groupe se retrouve en difficulté sur un théâtre d’opération.

Enfin, il est important de noter que les Etats de la région, face à la fragmentation du groupe, sont incapables de suivre les déplacements de Boko Haram, y compris sur leur propre territoire. La capacité de nuisance du groupe est telle, qu’il est en mesure de poser des bombes dans la plupart des grands centres urbains, ce qui complique la tâche des armées nationales. Enfin, comme évoqué précédemment, l’organisation dispose de contacts au sein des états-majors et des autorités politiques, ce qui lui procure un avantage stratégique décisif. En septembre dernier, douze officiers supérieurs de l’armée nigériane ont ainsi été sanctionnés pour « complicité » avec Boko Haram. Au Cameroun, certains officiels ont également été mis à pied pour la même raison.

Quels étaient les enjeux du sommet des chefs d’Etats africains dédié à Boko Haram qui vient de s’achever ? Les réponses apportées vous semblent-elles adéquates à la menace ?
Au mois de juillet dernier, les chefs d’Etats de la région s’étaient déjà retrouvés à Paris et des dispositions avaient été prises pour endiguer la montée en puissance de Boko Haram. Or le sommet, qui vient d’avoir lieu à Niamey, visait à aller plus loin dans la matérialisation de cette ambition définie en juillet. Au sortir de ce sommet, les chefs d’Etats se sont mis d’accord sur la création d’une force régionale de 700 hommes afin de mutualiser leurs efforts dans la lutte contre l’organisation islamiste.

S’il s’agit d’une avancée notable et, semble-t-il, judicieuse, il convient cependant de noter que l’effectif de cette unité demeure encore limité au regard de la capacité de nuisance et des territoires contrôlés par Boko Haram. Il est également absolument indispensable que cette force régionale soit dotée des moyens nécessaires à son succès (équipements, logistique, formation, renseignement etc.).
De plus, les succès de Boko Haram nécessitent une réponse complexe et non basée sur la seule force militaire. Investir dans l’éducation, la santé et les infrastructures tout en mettant en place des politiques économiques efficaces pour réduire la pauvreté et abaisser le taux de chômage des populations des régions où sévit le groupe djihadiste apparaissent comme absolument nécessaires. La seule réponse militaire n’est pas suffisante pour défaire Boko Haram.

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