Attentat au Kenya : quelles réponses apporter à la menace Shebab ? Le point de vue de Dr Nguembock

Interview initialement publiée, le 8 avril 2015, par l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

Le jeudi 23 mars, les shebabs de Somalie ont attaqué l’université de Garissa faisant 148 morts. Presque un mois jour pour jour après avoir prêté allégeance à Al-Qaïda et avoir menacé d’attentats des centres commerciaux occidentaux (vidéo du 22 février), cette attaque au Kenya témoigne-t-elle de la volonté des shebabs d’affirmer leur force de frappe ?
SN: Cette attaque vise principalement à déstabiliser le dispositif de sécurité mis en place par le gouvernement kenyan. Le groupe terroriste a certes fait allégeance à Al-Qaïda mais cette attaque est surtout une façon pour les shebabs de montrer au gouvernement central kenyan que les initiatives qui ont été prises pour endiguer leur montée en puissance en Somalie et par la suite au Kenya ne peuvent en aucune manière les empêcher de conserver une capacité de nuisance. Il faut rappeler que depuis que le gouvernement kenyan a décidé de renforcer la Mission mixte des Nations unies et de l’Union africaine dans le cadre de l’AMISOM, les shebabs ont perdu beaucoup de terrain sur le sol somalien. Ils ont perdu le contrôle de positions stratégiques qui leur permettaient un ravitaillement massif ainsi que des sources de financement importantes. On peut citer en exemple les ports de Mombasa, le plus important de l’Afrique de l’Est, mais aussi celui de Kismaayo, où ils avaient établi une importante base militaire leur donnant une ouverture sur la mer.

Cette perte de contrôle territorial, d’accès aux ressources de financement et d’approvisionnement en matériel est très mal vécue par les shebabs. Par conséquent, en réponse aux succès militaires de la force internationale sur place, les shebabs veulent absolument exporter leur menace en dehors du cadre national somalien. Il me semble que leur discours est principalement articulé autour de cet objectif qui voudrait que les forces armées kenyanes soient contraintes de rentrer dans leur propre pays pour renforcer les dispositifs sécuritaires du Kenya. C’est une stratégie qui vise au repli nationaliste des forces kényanes présentes en Somalie, pour permettre aux shebabs de bénéficier d’un ballon d’oxygène afin de reconquérir les territoires qui étaient jadis sous leur contrôle. Le but est donc de fragiliser le pouvoir central kenyan pour en même temps, créer à l’intérieur du pays des couches dormantes qui puissent œuvrer dans le sens d’une déstabilisation des dispositifs de sécurité qui ont été mis en place. D’autant plus que le Kenya a été jusqu’à présent un pays stable et économiquement doté d’une visibilité plus grande que ses voisins.

Par ailleurs, suite aux attentats du Westgate, le gouvernement kenyan a décidé de renforcer son dispositif de sécurité intérieure. On observe une mobilisation de la part du gouvernement central qui vise à obliger ou à montrer au groupe armé des shebabs qu’ils ne pourront pas exporter leur menace sur le territoire kenyan. Cela pousse les shebabs à vouloir prouver à la fois à l’opinion publique kenyane mais aussi à la communauté internationale qu’ils conservent une capacité de nuisance qui dépasse largement les initiatives prises jusqu’ici.

L’armée kényane a répliqué à cet attentat par des raids aériens, dimanche 5 avril, dans la région frontalière de Gedo et combat les shebabs depuis octobre 2011. Le Kenya participe également à la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM) à hauteur de quatre mille hommes. Malgré un important dispositif de lutte, comment expliquer ce pouvoir de nuisance que conservent les shebabs ?
SN: L’évolution de la puissance de nuisance des shebabs est à appréhender sous deux angles principalement. Le premier angle est la capacité de nuisance conventionnelle procurée par une capacité militaire qui leur a permis de contrôler des bases importantes sur le territoire somalien. En plus du contrôle territorial, ils bénéficiaient des impôts locaux prélevés sur les hommes d’affaires et commerçants habitants les villes et localités qui leur assuraient un certain financement.

Mais malgré la perte de nombreux territoires, ils conservent néanmoins une capacité de nuisance asymétrique qui peut s’exprimer par des attentats suicides, des attentats à la bombe ou encore des attaques sporadiques comme celle de l’Université de Garissa. C’est le deuxième aspect de leur puissance. Le groupe Shebab est une nébuleuse qui a la capacité d’infiltrer la population, de mener une vie civile semblable à celle d’un citoyen lambda et d’échapper au contrôle des dispositifs de sécurité qui sont mis en place. D’où la nécessité pour le gouvernement central de renforcer les dispositifs en termes de renseignement prévisionnel, pour que des attentats de cette nature puissent être endigués rapidement.

Le pouvoir central kenyan ne peut pas à lui seul contenir la menace terroriste sur son territoire. Il faut une collaboration claire et efficace entre les différents États de la région. La sécurité et la stabilité du Kenya sont extrêmement dépendantes de la stabilité et du retour de l’État en Somalie. Or, on constate que certains territoires somaliens restent encore sous le contrôle de groupes terroristes, notamment des shebabs, face à un pouvoir central fragilisé et doté d’une capacité de contrôle du territoire national plus que limitée.

Cette situation fragilise toutes les mesures que le gouvernement kenyan peut prendre pour assurer sa propre sécurité. Il faut que l’Union africaine appuie davantage les initiatives qui ont été prises et que des appuis massifs sur le plan opérationnel soient apportés à l’AMISOM pour évacuer et éliminer sur le plan militaire les shebabs. Il faudra toutefois articuler cet appui et ce soutien sur le plan du renseignement prévisionnel et sur la capacité d’anticipation des attentats terroristes sur les territoires des pays également menacés par cette nébuleuse comme la Somalie, le Kenya et peut-être dans un futur proche l’Ethiopie.

La lenteur de la réaction des forces de sécurité, notamment de l’arrivée des troupes d’élite, et la mauvaise coordination des effectifs sur place ont créé une vaste polémique au Kenya. Après l’attentat du centre commercial du Westgate en 2013 à Nairobi, quelles mesures ont été prises pour lutter contre les attaques répétées des shebabs sur le territoire kenyan ? Comment envisager la lutte contre ce groupe armé ?
SN: Tout d’abord, il faut reconnaître qu’en matière de sécurité, les initiatives ne sont pas toujours aisées à prendre dans un pays qui se trouve dans une situation économique extrêmement fragile avec une dette publique qui dépasse 50% du PIB et qui, par ailleurs, connait encore sur le plan politique des déséquilibres tribaux. La situation politique reste très tendue au Kenya. Il y a des querelles identitaires, des problèmes liés à la gestion de la question foncière dans la région de la côte, principalement menacée par les incursions des shebabs.

Dans cet environnement politique tendu, il n’est pas facile pour un gouvernement central de prendre des mesures en accord avec l’opposition. Il faut observer qu’après les attentats du centre commercial du Westgate à Nairobi, le gouvernement a porté à l’Assemblée nationale un projet de loi sur le durcissement de la législation en matière de sécurité, qui permettait, entre autres, de limiter drastiquement le nombre de réfugiés sur le sol kenyan. Ce projet de loi envisageait de passer de 607 000 réfugiés sur le territoire kenyan à 150 000. Le projet de loi proposait également d’augmenter le budget de l’armée, ainsi que d’assurer et de faciliter le contrôle et la surveillance dans le service des télécommunications. L’opposition a alors brandi l’argument de la protection des libertés individuelles et a vivement critiqué le projet de loi dans son ensemble. Par conséquent, on voit qu’il ne suffit pas au gouvernement central d’avoir la volonté de répondre proportionnellement à la menace terroriste par un dispositif opérationnel adéquat, encore faut-il que cela suscite l’adhésion de l’ensemble de la classe politique, ce qui est loin d’être aisé.

Dans ce contexte, il est difficile de critiquer systématiquement toutes les initiatives prises par le pouvoir kényan. Il faut toutefois reconnaître que certaines ont été prises pour renforcer les dispositifs de sécurité intérieure comme l’augmentation du budget national dans les secteurs de l’armée et des forces de sécurité ou encore la réorganisation des services de renseignement. Il faudrait néanmoins que cette réorganisation bénéficie du soutien de la communauté internationale, notamment des principaux partenaires au développement du Kenya avec au premier rang les États-Unis et la Grande-Bretagne. Le soutien doit également venir de tous les autres pays et institutions internationales qui doivent apporter des réponses systémiques à la lutte contre le terrorisme. Pour que le gouvernement kényan puisse se doter d’instruments adéquats afin d’endiguer cette menace dans son ensemble, il faut une réponse globale.

Il faut non seulement que les questions militaires et de renseignement soient sur le devant de la scène mais il faudrait aussi que les réponses viennent des couches populaires. Les principales cibles du terrorisme sont la jeunesse, les milieux étudiants car ce sont des milieux très fragiles où les terroristes peuvent contraindre ces populations soit à une reconversion confessionnelle, soit à un enrôlement idéologique. Il faut également que les autorités religieuses, principalement celles musulmanes, puissent développer un discours contraire à celui développé par les shebabs. Il faut intégrer les questions sociales comme l’éducation, le développement des infrastructures, la réduction des inégalités territoriales et inscrire la gestion du pouvoir central au cœur des discours visant plus de représentativité sur le plan identitaire. Les chrétiens restent largement majoritaires au Kenya, représentant plus de 75% de la population. Il est par ailleurs nécessaire que les musulmans bénéficient davantage de la protection du pouvoir central et qu’ils puissent, dans la stratégie du gouvernement, apporter un discours qui discrédite l’idéologie des terroristes afin de ne pas laisser prospérer cette dernière sur le sol kenyan.

Saïd Abass Ahamed sur RFI: “Si on stabilise la RDC, on stabilise l’Afrique”

Source: RFI | 26 octobre 2014 | Mémoire d’un continent

Depuis le génocide des Tutsi du Rwanda en 1994, l’Afrique des Grands Lacs semble plongée dans des guerres et conflits à répétition. Les nombreux efforts et initiatives de paix reviennent le plus souvent aux grandes puissances et à la communauté internationale. Les hommes d’Etat africains ont longtemps négligé la question du vivre ensemble au profit de la politique et des questions du développement. Comment sortir du cercle infernal des conflits ? Quelle paix imaginer aujourd’hui ? La « paix transversale » ! Un concept nouveau, qui puise dans l’histoire africaine et dans l’audace de penseurs du continent.

Invité de la mémoire du Continent, Saïd Abass Ahamed, politologue, animateur de Thinking Africa, s’en explique.

Ecoutez l’émission:

Sur l’effort de paix

La paix est un effort quotidien qu’il faut renouveler à tous les niveaux. Ce vouloir vivre ensemble se négocie au quotidien, tous les jours. Et nous africains, nous l’avons ignoré pensant que c’était [plus] important de concentrer nos efforts sur le développement, sur la consolidation de l’Etat et sur la nation.

SAA Sur la paix transversale

Dans nos sociétés africaines, nous sommes dans une dynamique où violence et paix sont continuelles. Nous devons nous observer des espaces, des interstices où la vie est possible, où les pulsions de vie sont plus puissantes que les pulsions de mort… Même quand la violence est présente, il existe des espaces où le futur est possible. Nous devons nous appuyer sur ces espaces du possible pour essayer de rebâtir un contrat social dans lequel nous acceptons qu’il y aura des moments de violences, mais malgré tout, nous allons faire des efforts pour aller de l’avant. A partir des communautés de base, nous allons trouver des modalités de vivre ensemble qui vont ensuite se traduire par des lois au parlement, par des actes symboliques au niveau des gouvernements, etc. C’est comme cela que nous allons reconstruire la paix.

Quelle réalité à la menace Boko Haram?

Nguembock_Samuel_200px-3-3d731Le point de vue de Samuel Nguembock de Thinking Africa, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste des questions de sécurité en Afrique. Interview réalisée pour Affaires Stratégiques.

A combien d’hommes estime-t-on les forces de Boko Haram ? Comment le groupe s’équipe-t-il et se finance-t-il ? Dans quel but ?
Boko Haram est une nébuleuse, qui compte bon nombre de membres. Ces derniers se répartissent entre les membres combattants (environ 3.000) et les adhérents à la secte (35.000-40.000 personnes). C’est donc une force avec une capacité de nuisance non négligeable.

Boko Haram peut compter sur différentes voies d’approvisionnement pour s’équiper en armes et équipements militaires. Tout d’abord, une bonne part de son équipement est issue du pillage des postes de police et des bases militaires des villes capturées par le groupe ainsi que de ses victoires contre l’armée nigériane. Le groupe dispose également de complicités au sein des forces de sécurité des Etats de la région (Cameroun, Tchad, Nigéria, etc.). Celles-ci permettent au mouvement de s’équiper mais également de bénéficier de financements. Boko Haram se procure également une part non négligeable de son équipement dans le cadre du marché noir – certains militaires peu scrupuleux n’hésitent pas à vendre une partie des stocks d’équipement à leur disposition, ce qui alimente un véritable trafic dans la région –, notamment au Tchad et au Nigéria. Enfin, le groupe a également profité de la crise libyenne et de la situation chaotique actuelle, ainsi que de la porosité des frontières, qui ont contribué à la dispersion des vastes arsenaux de Kadhafi ; ces derniers alimentent aujourd’hui l’ensemble des groupes terroristes de la bande sahélo-saharienne.

Les sources de financement du groupe sont elles aussi multiples. Boko Haram bénéficie du financement de la branche armée d’Al-Qaïda au Soudan, de fonds issus de riches particuliers étrangers (notamment saoudiens). Elle tire également une part de ses revenus de ses adhérents, qui lui versent des « cotisations » permettant au groupe de s’équiper et de se renforcer. Boko Haram a également procédé au pillage des banques dans les villes tombées sous sa coupe, ce qui lui a permis de faire main-basse sur des liquidités. Enfin, les rançons obtenues contre la libération d’otages étrangers représentent une part de son financement et lui permettent de disposer de fonds supérieurs à ceux des armées conventionnelles de la sous-région.

Quant à ses buts, Boko Haram est un mouvement islamiste, qui vise à instaurer l’application stricte de la Charia (la loi islamique) sur l’ensemble du territoire nigérian. Sa deuxième ambition est de combattre l’éducation occidentale, comme le souligne le nom du groupe, qui signifie littéralement « l’enseignement occidental est un péché ». Il faut cependant veiller à ne pas généraliser ces ambitions à l’échelle de l’ensemble de l’organisation. Au Cameroun, l’antenne locale du groupe prend aujourd’hui bien davantage la forme d’une rébellion contre le pouvoir central. Les objectifs des différents sous-groupes diffèrent donc grandement selon le territoire où ils opèrent.

Comment peut-on expliquer l’avancée fulgurante de Boko Haram et ses succès militaires répétés contre les armées des Etats de la région ?
Le succès de Boko Haram peut s’expliquer par de multiples facteurs. On peut tout d’abord pointer du doigt la déliquescence des armées conventionnelles des Etats de la région par rapport à l’étendue de leurs territoires – l’armée nigériane et quelques rares de la région, bien équipées et qui disposent d’un budget conséquent et stable, apparaissent comme une exception. Ces armées ne sont de plus absolument pas préparées à la menace terroriste et à sa lutte et, in fine, à remporter une guerre asymétrique, même si quelques victoires militaires s’observent au Tchad et au Cameroun. Elles sont préparées à affronter une armée conventionnelle et à contenir les mécontentements populaires mais pas une force asymétrique, diffuse, qui mène des combats de rue et se fond au sein de la population, ce qui les fragilise grandement. La très grande pauvreté de la population de la région – au Nigéria, environ 70% de la population vit sous le seuil de pauvreté – explique quant à elle la facilité du groupe à enrôler de nouvelles recrues, notamment les jeunes diplômés désœuvrés. Parallèlement, l’extrême porosité des frontières permet à Boko Haram de se replier sur le territoire d’un autre Etat et de s’en servir comme base-arrière pour se réarmer et se repositionner dès lors que le groupe se retrouve en difficulté sur un théâtre d’opération.

Enfin, il est important de noter que les Etats de la région, face à la fragmentation du groupe, sont incapables de suivre les déplacements de Boko Haram, y compris sur leur propre territoire. La capacité de nuisance du groupe est telle, qu’il est en mesure de poser des bombes dans la plupart des grands centres urbains, ce qui complique la tâche des armées nationales. Enfin, comme évoqué précédemment, l’organisation dispose de contacts au sein des états-majors et des autorités politiques, ce qui lui procure un avantage stratégique décisif. En septembre dernier, douze officiers supérieurs de l’armée nigériane ont ainsi été sanctionnés pour « complicité » avec Boko Haram. Au Cameroun, certains officiels ont également été mis à pied pour la même raison.

Quels étaient les enjeux du sommet des chefs d’Etats africains dédié à Boko Haram qui vient de s’achever ? Les réponses apportées vous semblent-elles adéquates à la menace ?
Au mois de juillet dernier, les chefs d’Etats de la région s’étaient déjà retrouvés à Paris et des dispositions avaient été prises pour endiguer la montée en puissance de Boko Haram. Or le sommet, qui vient d’avoir lieu à Niamey, visait à aller plus loin dans la matérialisation de cette ambition définie en juillet. Au sortir de ce sommet, les chefs d’Etats se sont mis d’accord sur la création d’une force régionale de 700 hommes afin de mutualiser leurs efforts dans la lutte contre l’organisation islamiste.

S’il s’agit d’une avancée notable et, semble-t-il, judicieuse, il convient cependant de noter que l’effectif de cette unité demeure encore limité au regard de la capacité de nuisance et des territoires contrôlés par Boko Haram. Il est également absolument indispensable que cette force régionale soit dotée des moyens nécessaires à son succès (équipements, logistique, formation, renseignement etc.).
De plus, les succès de Boko Haram nécessitent une réponse complexe et non basée sur la seule force militaire. Investir dans l’éducation, la santé et les infrastructures tout en mettant en place des politiques économiques efficaces pour réduire la pauvreté et abaisser le taux de chômage des populations des régions où sévit le groupe djihadiste apparaissent comme absolument nécessaires. La seule réponse militaire n’est pas suffisante pour défaire Boko Haram.

Kenya : une situation politique et sécuritaire de plus en plus délétère ?

Interview de Samuel Nguembock, membre de Thinking Africa et chercheur associé à l’IRIS, pour “Affaires Stratégiques”, le site d’informations de l’Institut des relations internationales et stratégiques. Le 11 juillet 2013.

Kenyapolitics

Plusieurs attaques se sont succédées au Nord Est du Kenya et sur la côte depuis la mi-juin, certaines revendiquées par les islamistes somaliens shebab liés à Al-Qaïda, tandis que la police accuse le MRC, un groupe séparatiste, pour d’autres. Pourquoi cette région est-elle une des plus instables du pays ? Le gouvernement garde-t-il la main sur la situation ?
Cette région est l’une des plus instables du pays pour deux raisons principales. La première est liée aux richesses naturelles. En plus de ss belles plages et de ses attraits touristiques, cette région suscite des convoitises de la part de multiples acteurs nationaux, transnationaux et internationaux. Une étude réalisée par une entreprise de minerais « Cortec Mining Kenya » montre que des métaux rares ont été découverts dans la région, notamment des gisements de niobium, un métal ductile gris exploité dans les industries automobile, navale et aéronautique. Les activités de transformation de ces minerais, prévues à la fin de l’année 2014, envisagent le traitement à terme d’environ 7 000 tonnes de niobium avec des retombées financières évaluées à près de 25,8 milliards de shillings kenyans sur l’ensemble de la durée de la mine. L’accès au marché international et le contrôle de ces métaux rares constituent donc un enjeu stratégique déterminant pour ces acteurs (MRC, Shebab, acteurs du jeu politique national, gouvernement, puissances étrangères et multinationales…).

La deuxième raison est relative à la proximité géographique et stratégique entre le Kenya, la Somalie et l’océan Indien. La porosité des frontières dans ce triangle permanemment crisogène et les faiblesses de l’appareil de défense nationale face à une menace asymétrique accroissent inexorablement l’insécurité dans ce pays qui reste la première puissance économique de la sous-région.
Le constat est sans ambages. Il est difficile aujourd’hui d’affirmer que le gouvernement kenyan garde la main sur la situation sécuritaire du pays, surtout de la région de côte en dépit de la volonté politique manifeste d’y faire face. Les autorités kenyanes ont décidé depuis quelques années de mener une guerre contre le terrorisme, mais les moyens nationaux pour mettre un terme à ces attaques ne sont pas suffisants. Il faut, comme le préconise le président de la Cour suprême kenyane Willy Mutunga, non seulement une mutualisation des moyens au niveau régional, mais aussi et surtout la construction et l’amélioration des capacités nationales des systèmes de sécurité et de justice pénale.

L’économie kenyane est-elle menacée du fait de ces attaques répétées, notamment celle liée au tourisme?
Absolument ! L’on peut déjà mesurer les conséquences économiques de l’attaque terroriste perpétrée au monumental centre commercial Westgate de Nairobi en septembre 2013. Le secteur du tourisme ne sera pas le seul à être sérieusement touché par ces attaques si l’Etat ne reprend pas en main le contrôle de la défense et de la sécurité nationale. Il faut y ajouter les investissements directs étrangers qui pourraient connaître, eux aussi, un important fléchissement du fait d’un environnement sécuritaire hostile au développement des activités économiques.

Dans ce contexte, les prévisions du gouvernement d’une croissance à deux chiffres à l’horizon 2018 risquent fort de ne pas être atteintes. Le tourisme représente pour l’économie nationale le deuxième secteur d’activité après l’agriculture, avec des recettes de l’ordre de 1,12 milliard de dollars en 2011. L’impact de ces attaques terroristes est donc éminemment dramatique pour l’économie kenyane. Cela est d’autant plus regrettable que le pays avait déjà fait les frais non seulement des violences qui avaient suivi les élections du début de l’année 2008 mais également d’une sécheresse structurellement dévastatrice pour l’agriculture et l’économie nationale.

Dans ce climat tendu, des milliers de Kenyans se sont réunis lundi lors de manifestations organisées par l’opposition, menée par Ralia Odinga. Quelle est la situation politique au Kenya ?
Quand les secteurs économique et sécuritaire traversent des moments de bouleversement, la situation politique devient incontestablement délétère. L’opposition kenyane profite à la fois des difficultés du gouvernement à rétablir la paix dans le pays et des délires et fantasmes de ce dernier sur la gestion de la question foncière, précisément dans la région de la côte, pour mobiliser une population qui a le sentiment de vivre une injustice économique commune.

Samuel Nguembock: “L’UE reste l’un des principaux partenaires économiques de l’Afrique”

Interview de Samuel Nguembock, membre de Thinking Africa et chercheur associé à l’IRIS, par Louise Michel D. pour le site d’information JOLPRESS (JOL Press, 02 juillet 2014)

Alors que le 4e sommet UE-Afrique s’est tenu à Bruxelles au début du mois d’avril sous le thème global « Investir dans les populations, la prospérité et la paix », quel bilan peut-on tirer des rapports entre l’Union européenne et les pays africains? Quelles sont les conséquences de la crise économique européenne sur ces relations et quelles sont les mesures mises en oeuvre pour les consolider? Éléments de réponse de Samuel Nguembock.

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Bilan des relations Europe-Afrique : Les rapports privilégiés entre l’Europe et l’Afrique sont-ils “usés”?
Sur le plan institutionnel et des accords de coopération qui lient les deux continents, on ne peut pas soutenir que les relations entre l’Afrique et l’Union européenne sont usées. La tenue du 4e Sommet UE-Afrique au début du mois d’avril 2014 à Bruxelles, visant à juste titre de renforcer la coopération entre les deux continents, témoigne remarquablement de la volonté des dirigeants Africains et Européens de poursuivre leur partenariat. Un partenariat articulé autour d’une importante palette d’instruments tant politique, diplomatique qu’économique, commercial et stratégique.

A moins de nourrir un scepticisme béat et dogmatique, il est logiquement difficile d’envisager, même à très long terme, la fin des rapports entre l’Europe et l’Afrique compte tenu de la profondeur historique, de la proximité géographique et culturelle et des intérêts géostratégiques et géoéconomiques qui structurent les relations entre les deux continents. L’Union européenne reste l’un des partenaires économiques et commerciaux les plus importants de l’Afrique. Elle demeure, malgré la crise économique qui secoue l’Europe, un des principaux soutiens financiers du continent avec environ 50% de l’aide publique au développement provenant des pays de la zone euro. L’Afrique, quant à elle, fournit à l’Europe près de 40% de ses exportations de ses matières premières à l’Europe.

Quel est l’impact de la crise économique européenne sur ces relations ?
Bien évidemment, des inquiétudes persistent quant à la longévité du privilège réservé au partenariat UE-Afrique. En effet, du point de vue de l’aide publique au développement, on peut observer que depuis trois ans environ, nombre de pays européens ont revu à la baisse leur aide financière vers l’Afrique. Une baisse de l’APD qui non seulement est liée aux conséquences dramatiques de la crise plus affirmée dans certains pays européens, notamment l’Espagne, la Grèce et le Portugal ; mais également qui a un impact conséquent sur plusieurs économies africaines dépendantes de l’aide financière internationale : le Mozambique, la République démocratique du Congo, le Liberia et les pays en situation de reconstruction post-crise.

Quels sont les principaux cadres législatifs qui encadrent les relations entre l’UE et les pays africains?
Le principal cadre législatif qui organise les relations entre l’Union européenne et les pays d’Afrique se trouve encadré par les deux Accords de Yaoundé (1963, 1969), les quatre conventions de Lomé (1975, 1979, 1984, 1995), les Accords de Cotonou (2000) et les Accords de Partenariat Economique (APE) en négociation depuis 2002. Il faut préciser que, s’appuyant sur les Accords de Cotonou qui proposent un partenariat complet sur trois piliers : coopération au développement, coopération économique et commerciale et dimension politique, les APE définissent la nouvelle base des relations commerciales entre l’Union européenne et l’Afrique et envisagent l’ouverture réciproque des marchés des deux zones.

En dehors de cette base juridique des relations entre l’Europe et l’Afrique qui pourrait être qualifiée de traditionnelle, il faut ajouter un nouveau cadre législatif basé sur « une approche continentale » en construction. Il s’agit de la Stratégie commune Afrique-UE adoptée par les chefs d’Etat et de gouvernement Africains et Européens en 2007. Le postulat de base de cette nouvelle approche est la construction de l’Europe et de l’Afrique dans un seul et même ensemble continental, l’idée étant d’établir un partenariat d’égal à égal permettant d’aborder ensemble des problématiques communes.

Quel est l’objectif du partenariat Afrique-UE créé lors du deuxième sommet entre l’UE et l’Afrique, qui a eu lieu à Lisbonne en décembre 2007 ?
Pour comprendre l’objectif du partenariat Afrique-UE créé en 2007, il faut souligner un fait important qui a permis la mise en place de ce partenariat. S’agissant des deux principaux cadres législatifs qui structurent les rapports UE-Afrique, en 2000 à Cotonou, les deux zones choisissent d’ajouter aux échanges économiques et commerciaux existants, une dimension politique dans leurs relations. La même année au Caire, l’Union européenne et l’Afrique insistent sur la nécessité de renforcer leur dialogue politique. D’une part, la formalisation de ce dialogue politique va contribuer d’une certaine manière à la création de l’Union africaine sous le modèle d’une copie intégrale de l’architecture institutionnelle de l’Union européenne ; et d’autre part, la formalisation du dialogue politique permettra à l’Union européenne d’expérimenter ses premières réalisations dans le cadre de ses nouvelles responsabilités politiques sur la scène internationale, notamment dans le cadre de sa politique étrangère et de sécurité commune.

L’objectif du partenariat Afrique-UE créé en décembre 2007 est donc d’abord de mieux structurer et de capitaliser les acquis obtenus de 2000 à 2007 c’est-à-dire de créer un cadre formel de dialogue s’appuyant sur les changements opérés en Afrique comme en Europe. En Afrique, la création d’un nouveau cadre continental pour traiter des questions africaines (l’Union africaine) et la création d’un nouvel instrument économique : le NEPAD (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique). En Europe, le poids de plus en plus important de l’Union sur la scène internationale : l’augmentation de ses membre, approfondissement de son processus d’intégration et la mise en place progressivement effective de sa politique étrangère. La structuration de ces acquis passe par la mise en place d’un plan d’action qui permettra d’assurer le suivi global des engagements pris et d’atteindre les objectifs fixés. Il s’agit par exemple d’aboutir à la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le Développement, à la mise en place de l’Architecture africaine de paix et de sécurité, au renforcement des investissements et de la croissance à travers l’intégration régionale et des relations économiques plus étroites.

Samuel-Nguembock

L’échec de la réunion de Tripoli en 2010, montre-t-il que le partenariat UE-UA doit être repensé aujourd’hui?
Je ne sais pas s’il faut parler d’échec du Sommet UE-Afrique de 2010 à Tripoli. Je pense plutôt, à mon avis, que la décision d’adopter une nouvelle stratégie pour relancer la coopération entre les deux continents, alors qu’un cadre formel et un plan d’action plus étoffé ont été définis trois ans plus tôt à Lisbonne, laisse entrevoir que la mise en œuvre du partenariat stratégique UE-Afrique ne s’inscrivait pas dans la bonne direction.

En ce qui concerne la refondation ou pas du partenariat UE-Afrique, je pense, strictement de mon point de vue, que les textes qui régissent ces rapports sont excellents, mis à part les risques d’accroissement des inégalités portés par les textes qui gouvernent les négociations entre l’Union européenne et les pays d’Afrique dans le cadre des Accords de partenariat économique. Je pense plutôt que le problème se situe au niveau de la capacité des administrations publiques africaines à réduire la vitesse du gap en termes de compétitivité entre le management public des économies européennes et celui des économies africaines. Je ne suis pas en mesure d’affirmer avec certitude aujourd’hui que les règles de bonne conduite et de bonnes pratiques dans la gestion des affaires publiques et financières constituent une urgence pour nombre de pays africains. A mon avis c’est le problème central à résoudre. La résolution de ce dernier est une condition sine qua none de l’efficacité du partenariat UE-Afrique.

Quel bilan peut-on dresser de Catherine Ashton, chef de la diplomatie européenne : a-t-elle renforcé les relations économiques avec l’Afrique?
La capacité de l’Union européenne à se projeter vers l’extérieur et l’efficacité de son action au-delà de ses frontières ne saurait se réduire à la seule responsabilité d’un individu ou d’un service diplomatique. Je trouve donc excessive la responsabilité de l’échec de la diplomatie européenne que font porter à Catherine Ashton nombre d’observateurs des questions européennes. En ce qui concerne le bilan de cette dernière dans le partenariat UE-Afrique, je pense qu’il existe, sans être exhaustif, des points positifs à lui accorder. Dans le cadre de la lutte contre la piraterie maritime en Afrique, l’Union européenne, avec la volonté politique des Etats membres, s’est montrée présente à travers l’opération ATALANTA. Au Mali, l’Union européenne participe à la réforme du secteur de la sécurité. Depuis avril dernier, la force de l’Union européenne en Centrafrique a été déclarée opérationnelle, elle assure aujourd’hui la sécurité de l’aéroport de Bangui.

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Samuel Nguembock est membre de Thinking Africa et chercheur associé à l’IRIS. Docteur en science politique, mention Etudes européennes à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris 8 et en Relations internationales à l’Institut des relations internationales du Cameroun, il est professeur de géopolitique à l’Institut supérieur du management public et politique (ISMaPP) à Paris.