{"id":423,"date":"2013-05-08T22:54:49","date_gmt":"2013-05-08T20:54:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.thinkingafrica.org\/V2\/?p=423"},"modified":"2021-05-25T16:04:03","modified_gmt":"2021-05-25T14:04:03","slug":"fadel-barro-personne-ne-parlait-on-sest-dit-quil-fallait-faire-quelque-chose","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.thinkingafrica.org\/V2\/fadel-barro-personne-ne-parlait-on-sest-dit-quil-fallait-faire-quelque-chose\/","title":{"rendered":"Fadel Barro : \u00ab\u00a0Personne ne parlait. On s&rsquo;est dit qu\u2019il fallait faire quelque chose\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Par Sa\u00efd Abass Ahamed | Doctorant en sciences politiques, professeur de g\u00e9opolitique.<\/p>\n<p><em>Les changements d\u00e9sir\u00e9s en Afrique seront port\u00e9s par les Africains. Nous avons donc cr\u00e9\u00e9 une rubrique \u00ab Portrait \u00bb dans la rubrique note de terrain, afin de faire conna\u00eetre ces Africains de maintenant. Ils portent et incarnent le pr\u00e9sent du continent, dans une lutte quotidienne de l\u2019urgence d\u2019un nouveau d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u0153uvre. L\u2019Afrique, c\u2019est aujourd\u2019hui une urgence de vivre. Fadel Barro fait partie de cette g\u00e9n\u00e9ration qui tourne le dos \u00e0 l\u2019exil et au d\u00e9faitisme. Il parle de l\u2019urgence d\u2019organiser les nouvelles formes de lutte ici et maintenant sur le continent. Nous n\u2019avons pas le luxe d\u2019attendre demain. \u00c0 Dakar (S\u00e9n\u00e9gal) o\u00f9 nous l\u2019avons rencontr\u00e9, il anime le collectif \u00ab Y&rsquo;en a marre \u00bb.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.thinkingafrica.org\/V2\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/fadel-barro.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-424\" src=\"http:\/\/www.thinkingafrica.org\/V2\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/fadel-barro.jpg\" alt=\"fadel-barro\" width=\"450\" height=\"335\" srcset=\"https:\/\/www.thinkingafrica.org\/V2\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/fadel-barro.jpg 500w, https:\/\/www.thinkingafrica.org\/V2\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/fadel-barro-300x223.jpg 300w, https:\/\/www.thinkingafrica.org\/V2\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/fadel-barro-80x60.jpg 80w\" sizes=\"auto, (max-width: 450px) 100vw, 450px\" \/><\/a><i class=\"alignnone size-full wp-image-424\"><\/i><\/p>\n<p><em><strong>Q\u00a0: Bonjour Fadel, peux-tu te pr\u00e9senter et pr\u00e9senter le mouvement \u00ab\u00a0Y&rsquo;en a marre\u00a0\u00bb, le contexte dans lequel il est n\u00e9, et qui l\u2019a cr\u00e9\u00e9\u00a0?<\/strong><\/em><br \/>\nR : Le mouvement \u00ab Y&rsquo;en a marre \u00bb est n\u00e9 dans la nuit du 15 au 16 janvier 2011, mais lanc\u00e9 officiellement le 18 janvier, \u00e0 la Place du souvenir \u00e0 Dakar. Il est n\u00e9 \u00e0 la suite de coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, parce qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e0 Dakar, nous avions des coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 presque 20h\/24. On se souvient, il n\u2019y avait que les imams de Guediawaye (D\u00e9partement de Dakar), des personnes du troisi\u00e8me \u00e2ge, qui se faisaient l\u2019\u00e9cho sonore des frustrations, en tout cas qui s\u2019\u00e9taient lev\u00e9s pour dire non. Pour exiger un retour \u00e0 la normale, surtout contre le co\u00fbt du prix de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9.<\/p>\n<p>Nous, on s\u2019\u00e9tait rendu compte que les coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 n\u2019\u00e9taient que la partie visible de l\u2019iceberg. Car au fond, il y avait toute une mal-gouvernance, de la corruption, des scandales financiers. Le pays \u00e9tait dans une morosit\u00e9, les gens en avaient ras le bol, dans les foyers les gens s\u2019\u00e9nervaient, et pourtant personne ne faisait rien. Parce que le pouvoir avait r\u00e9ussi \u00e0 faire taire toutes les forces sociales, \u00e0 corrompre tout le monde, \u00e0 les anesth\u00e9sier et scl\u00e9roser d\u00e9finitivement. Personne ne parlait, les partis politiques de l\u2019opposition \u00e9taient malheureusement dans l\u2019opposition de salon. Ils n\u2019ont jamais su vraiment faire face aux d\u00e9rives de Wade.<\/p>\n<p>Nous, face \u00e0 ces frustrations accumul\u00e9es des populations et l\u2019absence d\u2019horizon, on s\u2019est dit \u00e0 un moment qu\u2019il fallait qu\u2019on fasse quelque chose. Avec des amis que je fr\u00e9quente depuis l\u2019enfance, nous venons tous de la r\u00e9gion de Kaolack, et d\u2019autres amis de Dakar, des journalistes, des rappeurs qui sont aussi engag\u00e9s, nous avons d\u00e9cid\u00e9 de mettre sur pied le Mouvement \u00ab Y&rsquo;en a marre \u00bb. On avait l\u2019habitude de se rencontrer chez moi pour parler politique. Je suis journaliste et je travaille dans un magazine d\u2019investigation, donc nous parlions beaucoup politique. Eux, ce sont des rappeurs qui ont un discours tr\u00e8s contestataire, et leurs textes sont souvent politiques. Donc ils voulaient savoir ce qu\u2019on \u00e9crivait, les scandales qu\u2019on d\u00e9non\u00e7ait.<\/p>\n<p>Cette nuit-l\u00e0, apr\u00e8s de longues heures de coupure, je me rappelle je leur ai dit : \u00ab Vous \u00eates des rappeurs, que faites-vous pour vos fans qui sont aujourd\u2019hui dans le noir et pourtant c\u2019est eux qui ach\u00e8tent vos CD, qui viennent \u00e0 vos concerts, qui ach\u00e8tent vos produits, mais que faites-vous pour eux dans ces moments difficiles ? \u00bb Et eux me disaient, mais vous les journalistes aussi, vous n\u2019\u00e9crivez que pour une \u00e9lite (parce que la majorit\u00e9 est non instruite dans ce pays, en tout cas pas en fran\u00e7ais) et que faites-vous ? Vous ne faites rien, vous \u00e9crivez tout simplement, \u00e7a ne sert \u00e0 rien, \u00e7a n\u2019a aucun impact.<\/p>\n<p>Donc autour de cette discussion on a d\u00e9cid\u00e9 de mettre en place le mouvement \u00ab Y&rsquo;en a marre \u00bb. Je me rappelle c\u2019\u00e9tait vers 4 heures du matin, on a \u00e9crit une d\u00e9claration rendue publique d\u00e8s le lendemain. Nous avons appel\u00e9 les jeunes de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 venir nous rejoindre dans ce grand mouvement qui devait \u00eatre un \u00e9lan citoyen, patriotique pour essayer de rompre avec le fatalisme, pour faire face d\u2019abord au r\u00e9gime du Pr\u00e9sident Wade, mais ensuite pour rompre aussi avec notre passivit\u00e9, notre laissez aller, notre laxisme \u00e0 laisser les politiques faire n\u2019importe quoi avec notre avenir.<\/p>\n<p><em><strong>Q\u00a0: Ca veut dire que c\u2019est un mouvement instantan\u00e9 qui se cr\u00e9e, comment il se structure\u00a0? Faites-vous un bureau\u00a0? D\u00e9signez-vous des responsables\u00a0? Comment faites-vous pour que le mouvement puisse effectivement durer et agir de fa\u00e7on efficace et coordonn\u00e9\u00a0?<\/strong><\/em><br \/>\nR : Quand on a cr\u00e9\u00e9 le mouvement, nous \u00e9tions 7 personnes. Parmi ces 7 il y avait des rappeurs, des journalistes, un agent de banque, un \u00e9tudiant et un marabout. Quand nous avons lanc\u00e9 la premi\u00e8re d\u00e9claration, nous n\u2019avons pas fait tout de suite un bureau. Mais nous avons dit pour faire face \u00e0 Abdoulaye Wade, il faut se tenir les mains. Parce qu\u2019on avait remarqu\u00e9 que pendant les 12 ans de r\u00e8gne de Wade, l\u2019opposition n\u2019a jamais su avoir un mouvement fort parce qu\u2019ils n\u2019ont jamais su avoir une strat\u00e9gie. Pour nous il fallait cr\u00e9er les conditions d\u2019\u00eatre efficace partout en un moment et en un temps, sans \u00eatre pr\u00e9sent partout en m\u00eame temps.<\/p>\n<p>Le contexte \u00e9tait qu\u2019\u00e0 chaque fois qu\u2019il y avait des coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, il y avait des jeunes qui sortaient dans les rues et qui brulaient des pneus mais de mani\u00e8re spontan\u00e9e. Nous, on est all\u00e9 voir les jeunes \u00e0 chaque fois qu\u2019il y a une coupure pour leur dire qu\u2019il y avait une meilleure strat\u00e9gie, que \u00e7a ne sert \u00e0 rien de polluer la ville. Et s\u2019ils br\u00fblent des pneus, les autorit\u00e9s sont dans leur 4&#215;4 vitr\u00e9 et climatis\u00e9, ils ne vont pas sentir les pneus et si vous barrez la route, la police va venir la lib\u00e9rer, ce qui n\u2019est pas finalement efficace. Au contraire nous avons suffisamment chaud la nuit et nous n\u2019avons pas d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, on ne devrait pas en rajouter avec des pneus brul\u00e9s. Donc, nous les appelions \u00e0 une meilleure organisation autour d\u2019un grand mouvement pour agir mieux. C\u2019est ainsi qu\u2019autour de ces premiers insurg\u00e9s de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, nous avons install\u00e9 les premiers \u00ab Esprits \u00bb, ce qu\u2019on appelle les \u00ab Esprits Y&rsquo;en a marre \u00bb. Ce sont nos cellules du Mouvement dans les localit\u00e9s.<\/p>\n<p>Ensuite comme il y a beaucoup de rappeurs dans le mouvement, ils ont r\u00e9pondu \u00e0 l\u2019appel, on s\u2019est rendu compte que le hip hop \u00e9tait un appareil. Ici au S\u00e9n\u00e9gal, dans les villages les plus recul\u00e9s, s\u2019il n\u2019y a pas un groupe de rap, il y a des jeunes qui se r\u00e9clament rappeurs \u00e0 tout va, qui s\u2019habillent comme des rappeurs, qui \u00e9pousent la culture hip hop. Comme nos artistes sont assez c\u00e9l\u00e8bres, on a presque maill\u00e9 l\u2019ensemble du territoire. Tous les jeunes se r\u00e9clamant du hip hop se sont retrouv\u00e9s dans notre mouvement tout de suite. Ce qui fait que tout de suite apr\u00e8s les premiers discours partout o\u00f9 on allait, on avait au moins quelqu\u2019un qui disait yenamarriste.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me aspect qui a facilit\u00e9 la mobilisation ce sont les m\u00e9dias. Nous avons beaucoup utilis\u00e9 les m\u00e9dias. Et l\u00e0 aussi, le rap nous a aid\u00e9 \u00e0 toucher une cible importante. Les rappeurs ont des plages culturelles dans les radios que l\u2019Etat ne soup\u00e7onne m\u00eame pas. Parce qu\u2019ils estiment que ce sont des \u00e9missions de jeunesse, de rap. Nous avons occup\u00e9 toutes les \u00e9missions culturelles dans les tous m\u00e9dias pour vulgariser le m\u00eame discours de \u00ab Y en a marre \u00bb. Et en m\u00eame temps nous avions les heures normales d\u2019information comme le journal parce que c\u2019est un moment de grande \u00e9coute. Et aussi produire des chansons, des musiques qui font que le mouvement s\u2019est tr\u00e8s vite fait conna\u00eetre.<\/p>\n<p>Et tout de suite on a eu une structuration qui a ob\u00e9it \u00e0 \u00e7a. On a cr\u00e9\u00e9 un noyau dur compos\u00e9 des principaux membres fondateurs et des premiers qui sont venus nous rejoindre apr\u00e8s notre appel et on a essaim\u00e9 partout des Esprits \u00ab Y&rsquo;en a marre \u00bb. On a pris le temps (moi j\u2019ai pris un cong\u00e9 de deux mois) pour faire le tour du pays avec des moyens tr\u00e8s difficiles, pour aller implanter les premiers Esprits \u00ab Y&rsquo;en a marre \u00bb dans les localit\u00e9s, les d\u00e9partements et r\u00e9gions du pays.<\/p>\n<p><em><strong>Q\u00a0: Au d\u00e9part c\u2019est un mouvement spontan\u00e9 qui s\u2019oppose \u00e0 la politique de Wade, et on va dire que l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur ce sont les coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9. On voit qu\u2019il y a une strat\u00e9gie d\u2019organisation, on occupe l\u2019espace, on patrouille le pays. Quel est le message \u00e0 ce moment-l\u00e0\u00a0? Est-ce que le message change\u00a0?<\/strong><\/em><br \/>\nR : Pour accompagner cette campagne de maillage du territoire, on a lanc\u00e9 la campagne qu\u2019on a appel\u00e9 les \u00ab 1000 plaintes contre le gouvernement du S\u00e9n\u00e9gal \u00bb. Qu\u2019est-ce que c\u2019est ? On dit par exemple je suis un citoyen s\u00e9n\u00e9galais, je paie mes factures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 et pourtant je n\u2019ai pas l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. On dit je suis un paysan, je paie tous mes imp\u00f4ts et je n\u2019ai pas de semences, ou bien la campagne arachidi\u00e8re est bonne mais le gouvernement n\u2019\u00e9coule pas le produit, ne peut pas l\u2019acheter, et a d\u00e9structur\u00e9 la fili\u00e8re. Je suis un enseignant\/un \u00e9l\u00e8ve\/un \u00e9tudiant, et il n\u2019y a plus de bourse, je ne peux plus travailler correctement \u00e0 cause des gr\u00e8ves. On a cibl\u00e9 tous les secteurs : sant\u00e9, \u00e9ducation, l\u2019\u00e9nergie, la corruption\u2026 et on porte plainte contre le gouvernement du S\u00e9n\u00e9gal.<\/p>\n<p>L\u2019objectif de cette campagne pour nous c\u2019\u00e9tait de dire aux S\u00e9n\u00e9galais, tr\u00e8s laxistes et tr\u00e8s fatalistes, habitu\u00e9s \u00e0 se morfondre dans un fatalisme d\u2019une autre \u00e9poque : \u00ab D\u00e9signez un responsable ! \u00bb Nous sommes le seul pays au monde qui a un quartier qui s\u2019appelle Khar Yalah qui signifie en wolof \u00ab attendre Dieu \u00bb ! Les gens lisaient tout de suite et ils signaient. Nous on prenait le temps d\u2019aller voir les vieux qui ne savent pas lire, en leur disant : \u00ab Voil\u00e0 ce qui est dit dans la plainte, est ce que tu acceptes de signer ? \u00bb Et ils disaient : \u00ab Bien s\u00fbr, je signe ! \u00bb On leur disait : \u00ab Attention si vous signez, ce n\u2019est plus Dieu qui est le responsable, c\u2019est Abdoulaye Wade et son gouvernement qui sont responsables. \u00bb Ils se rendaient compte tout de suite que ce n\u2019est pas Dieu qui \u00e9tait responsable mais eux m\u00eame avait un pouvoir de changer les choses.<\/p>\n<p>L\u2019action d\u2019assigner en justice \u00e9tait quelque chose d\u2019important pour nous, que les gens signent c\u2019\u00e9tait une premi\u00e8re \u00e9tape. Mais que s\u2019est-il pass\u00e9 par la suite ? L\u2019Etat ne nous a pas laiss\u00e9 d\u00e9rouler. \u00c0 chaque fois qu\u2019on descend sur le terrain, ils nous arr\u00eataient. On organisait des concerts p\u00e9dagogiques, des concerts mobiles pour vulgariser cette campagne des 1000 plaintes, mais les policiers nous arr\u00eataient syst\u00e9matiquement. Partout o\u00f9 on passe, la police nous arr\u00eate. Mais on a d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019il ne fallait pas opposer de la violence \u00e0 Abdoulaye Wade, sinon il allait nous \u00e9craser. On a donc oppos\u00e9 une non-violence. On vient sur les lieux de manifestation passivement avec des tee-shirts qui portaient nos messages. Comme les m\u00e9dias aiment bien les spectacles, ils venaient nombreux se rendre compte et voir les force de l\u2019ordre et le mouvement \u00ab Y&rsquo;en a marre \u00bb, c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s visuel. Ils venaient, ils nous trainaient. Ca a contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019impact du mouvement.<\/p>\n<p>Finalement Wade et sa police, sans s\u2019en rendre compte, \u00e9taient un autre vecteur de communication pour nous. Il n\u2019a rien compris, il est tomb\u00e9 dans tous nos pi\u00e8ges et il a fait notre communication. Des actions anodines, parce que c\u2019est un petit groupe qui arrive dans un quartier quelconque de Dakar, en banlieue ou dans les r\u00e9gions du pays, une manifestation qui pouvait se d\u00e9rouler sans spectacle devenait une affaire nationale. Nous, on prenait juste la peine d\u2019inviter les m\u00e9dias et de saisir l\u2019autorit\u00e9 par une demande d\u2019autorisation. Et eux ils viennent avec toute la police arm\u00e9e jusqu\u2019aux dents. Le spectacle \u00e9tait garanti par l\u2019Etat. C\u2019est ainsi que les m\u00e9dias s\u2019interrogent sur le contenu de la plainte, et \u00e7a nous fait une publicit\u00e9 nationale.<\/p>\n<p>Nous avons lanc\u00e9 la plainte le 2 mars et on a dit qu\u2019il y aurait un grand rassemblement le 19 mars. Si tous les S\u00e9n\u00e9galais sont d\u2019accords, on continue le combat, et ils viendront massivement \u00e0 l\u2019appel. S\u2019ils ne viennent pas, on laisse tomber car on se dit qu\u2019ils ne sont pas pr\u00eats pour aller dans un tel combat. Le 19 mars \u00e9tait important car c\u2019est l\u2019anniversaire de la premi\u00e8re alternance d\u00e9mocratique, survenu au S\u00e9n\u00e9gal en 2000.<\/p>\n<p>Toute cette campagne des 1000 plaintes c\u2019\u00e9tait donc en vue de ce grand rassemblement. On disait aux S\u00e9n\u00e9galais qu\u2019on allait se r\u00e9approprier notre histoire parce que les politiciens qui sont au pouvoir pensent que c\u2019est eux qui ont fait l\u2019alternance. Ce qui n\u2019est pas vrai, c\u2019est le peuple qui a fait l\u2019alternance, c\u2019est lui qui est all\u00e9 voter, c\u2019est lui qui a remplac\u00e9 Abdou Diouf par Abdoulaye Wade en 2000. On est 12 millions de s\u00e9n\u00e9galais. Tous les politiciens des partis politiques ne sont pas 1000 qui s\u2019activent, et ce sont eux qui nous imposent \u00e7a, les coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, ils n\u2019ont jamais su prendre leur responsabilit\u00e9, ils ont corrompus tous les m\u00e9diateurs sociaux dans ce pays. Au bout du compte, si nous, les 12 millions les laissons faire, \u00e7a va \u00eatre le bordel. Il faut qu\u2019on r\u00e9agisse. Ce 19 mars il faut sortir. Et les gens sont sortis, massivement, ce 19 mars. C\u2019est ce jour aussi o\u00f9 on a lanc\u00e9 la R\u00e9publique des citoyens pour le \u00ab Nouveau type de S\u00e9n\u00e9galais \u00bb (NTS).<\/p>\n<p><em><strong>Q\u00a0: Qu\u2019est-ce cette nouvelle R\u00e9publique des citoyens\u00a0?<\/strong><\/em><br \/>\nR : On dit d\u00e9sormais que le pays ne sera plus gouvern\u00e9 comme auparavant, et que d\u00e9sormais les citoyens qui se laissaient faire ont leur mot \u00e0 dire. On n\u2019attendra plus les \u00e9ch\u00e9ances \u00e9lectorales, on ne vous laissera plus faire comme vous voulez, \u00e0 tout moment. Nous sommes le pouvoir, nous avons repris notre pouvoir. Celui qui sera \u00e9lu sera notre \u00ab bonne \u00bb, notre femme de m\u00e9nage. Il suivra ce qu\u2019on veut et ce n\u2019est pas lui qui nous imposera ce qu\u2019il veut.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re d\u00e9claration du mouvement \u00ab Y&rsquo;en a marre \u00bb \u00e9tait de dire : \u00ab Y&rsquo;en a marre de rester les bras crois\u00e9s \u00bb, certes. Mais on en avait marre aussi des politiciens qui \u00e9rigent des futilit\u00e9s en priorit\u00e9, comme la statue de la Renaissance africaine construite par Wade avec beaucoup de milliards au moment o\u00f9 pour les inondations en banlieue ne demandaient que 500 millions.<\/p>\n<p>La principale revendication du mouvement est de dire que les pr\u00e9occupations des S\u00e9n\u00e9galais soient au c\u0153ur de l\u2019action des politiques de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale. Faire en sorte que les politiciens soient scotch\u00e9s sur nos pr\u00e9occupations et non pas sur leurs pr\u00e9occupations. Mais il faut toute une strat\u00e9gie pour y arriver. Donc on va agir au niveau de la masse, de la base, de sorte que le politicien qui arrive au pouvoir trouvera des citoyens mod\u00e8les suffisamment engag\u00e9s pour ne pas le laisser tourner en rond.<\/p>\n<p>Pour arriver \u00e0 ce niveau-l\u00e0, il faut une certaine qualit\u00e9 de citoyennet\u00e9, qu\u2019on appelle le NTS, Nouveau type de s\u00e9n\u00e9galais ou Nouveau type d\u2019africain (NTA). Nous leur disons que nous avons aussi notre part de responsabilit\u00e9. Levons-nous, organisons-nous, soyons des citoyens mod\u00e8les soyons des acteurs de la d\u00e9mocratie, du d\u00e9veloppement. Mais aussi sur des actions banales : nous allons pr\u00e9server notre environnement, on n\u2019urine pas dans la rue, on arrive \u00e0 l\u2019heure (parce que les rendez-vous s\u00e9n\u00e9galais c\u2019est toujours 2h apr\u00e8s l\u2019heure). Arr\u00eatons ces niaiseries d\u2019une autre \u00e9poque. On s\u2019est attaqu\u00e9 aussi \u00e0 toutes les consid\u00e9rations archa\u00efques, sociales qui font que nous vivons encore au Moyen Age : les jeunes ne doivent pas prendre la parole, on ne doit pas faire confiance aux femmes, la rue appartient au roi, et ce qui appartient au roi appartient \u00e0 tout le monde et \u00e0 personne, donc personne n\u2019est responsable dans la rue pourtant tout le monde est responsable en m\u00eame temps. Le NTS est quelqu\u2019un de conscient de tout \u00e7a.<\/p>\n<p>Nous en avons marre aussi de prendre les pirogues et d\u2019aller \u00e0 \u00ab Barca ou Barsakh \u00bb (\u00ab Barcelone ou la mort \u00bb). On en a marre de l\u2019\u00e9migration clandestine, d\u2019aller en Europe et d\u2019\u00eatre trait\u00e9s comme des moins que rien. Nous voulons d\u00e9sormais commencer \u00e0 travailler chez nous pour nous m\u00eame, pour que nos enfants ne vivent pas dans la m\u00eame gal\u00e8re que nous vivons aujourd\u2019hui. S\u2019engager, faire le boulot, se positionner comme sentinelle.<\/p>\n<p>C\u2019est donc \u00e7a qu\u2019on appelle la R\u00e9publique des citoyens et \u00e7a a port\u00e9 tout de suite ses fruits. Nous avons fait des signaux tr\u00e8s forts et tr\u00e8s simples. Par exemple, on appelle \u00e0 un rassemblement \u00e0 16h, et on d\u00e9marre \u00e0 16h. Les gens viennent et trouvent qu\u2019on a d\u00e9j\u00e0 d\u00e9marr\u00e9, on arr\u00eate \u00e0 18h. Et avant de partir, on demande aux gens de s\u2019assoir par terre, contrairement \u00e0 ce que les gens faisaient, troubadours, tout le folklore, mais on essaye d\u2019imprimer une certaine discipline dans nos manifestations. Et aussi, avant de partir, on fait comme les Japonais, tout le monde ramasse les sachets en plastique. Avant de commencer, on commence par l\u2019hymne national et on termine par l\u2019hymne national. Parce que Wade avait r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9molir toutes nos institutions. On remet \u00e0 l\u2019ordre du jour le drapeau et l\u2019hymne national et tout le monde se rend compte de l\u2019int\u00e9r\u00eat de valoriser les symboles de la R\u00e9publique. R\u00e9sultat, pendant la campagne \u00e9lectorale, les politiciens commencent \u00e0 nous imiter. Macky Sall lui-m\u00eame, le nouveau pr\u00e9sident commence ces discours par l\u2019hymne national, il sort le drapeau national au d\u00e9triment des couleurs des partis politiques. On redonne une fiert\u00e9 aux S\u00e9n\u00e9galais. Maky Sall alors candidat avait fait un grand meeting, ils n\u2019avaient pas ramass\u00e9 les ordures. Le lendemain, la presse disait : \u00ab Ils ne sont pas NTS comme les \u2018Y&rsquo;en a marristes\u2019 \u00bb. Ils sont revenus nettoyer tout.<\/p>\n<p>Nous pouvons dire que nous avons commenc\u00e9 \u00e0 atteindre nos objectifs parce qu\u2019on veut amener les politiciens \u00e0 faire comme les NTS. M\u00eame s\u2019il essaie de nous ignorer, le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique a demand\u00e9 que, tous les premiers lundis de chaque mois, tous les ministres viennent et fassent la lev\u00e9e des couleurs au Palais de la R\u00e9publique.<\/p>\n<p><em><strong>Q\u00a0: En fait vous reprenez le maquis dans les situations de ruptures\u00a0? \u00a0<\/strong><\/em><br \/>\nR : Apr\u00e8s le 19 mars 2011, on s\u2019est dit que pour arriver \u00e0 la R\u00e9publique des citoyens, pour \u00eatre efficace comme les politiques, il faut \u00eatre pr\u00e9sent dans le fichier \u00e9lectoral. On s\u2019est dit que si le fichier \u00e9tait un march\u00e9, toutes les parts de march\u00e9s seraient aux politiciens car c\u2019est eux qui inscrivent leur militant. C\u2019est la raison pour laquelle sur 13 millions, on avait un fichier de 5 ou 6 millions, et il n\u2019y en a que 2 millions qui votent.<\/p>\n<p>On a donc lanc\u00e9 la campagne \u00ab Daas fanaanal \u00bb. En gros, \u00e7a veut dire \u00ab Aiguiser son couteau et ensuite \u00e9gorger \u00bb, c\u2019est tr\u00e8s violent. Les gens disaient : \u00ab Les \u2018Y&rsquo;en a marristes\u2019 sont tr\u00e8s violents, ils se disent non-violent, mais &lsquo;das fanaanal&rsquo; c\u2019est tr\u00e8s violent \u00bb. Mais daas fanaanal c\u2019est aussi un langage de jeunes. Nous on le reprend en disant que ma carte d\u2019\u00e9lecteur est mon arme. Nous subissons toute la violence du pouvoir mais nous sommes aussi capables de violence nous qui sortons dans les rue, quand il y a une coupure, et nous aussi qui allons prendre les pirogues pour p\u00e9rir en mer ou dans le d\u00e9sert. Nous sommes capables de violence, et nous voulons d\u00e9sormais canaliser toutes ces \u00e9nergies-l\u00e0, n\u00e9gatives presque, pour en faire des forces positives chez nous, et les investir chez nous, pour changer les choses chez nous.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce au Das fanaanal, on a r\u00e9ussi \u00e0 inscrire presque 380 000 jeunes sur le fichier \u00e9lectoral. R\u00e9sultat, on \u00e9tait s\u00fbr que quoiqu\u2019il en soit, on va peser sur la balance. 380 000 personnes sur un fichier de 2 ou 3 millions, forc\u00e9ment \u00e7a a de l\u2019impact. Plus, tous nos sympathisants qui avaient d\u00e9j\u00e0 leur carte d\u2019\u00e9lecteur. Ce sont 380 000 nouveaux inscrits qui avaient entre 18 et 25 ans. C\u2019est l\u00e0 que Wade a commenc\u00e9 \u00e0 avoir peur car les gendarmes et policiers lui ont dit qu\u2019\u00e0 chaque fois que \u00ab Y&rsquo;en a marre \u00bb lance la campagne et demande aux jeunes de s\u2019inscrire, il y a avait des rush sur des lieux d\u2019inscription sur les listes \u00e9lectorales. \u00c7a leur a fait tr\u00e8s peur.<\/p>\n<p>Pendant cette campagne, Wade d\u00e9cide d\u2019instituer sa loi pour le ticket vice-pr\u00e9sidentiel et de supprimer le quart bloquant pour pouvoir se faire \u00e9lire avec 25% de l\u2019\u00e9lectorat. On s\u2019est dit que Wade nous provoquait. Avec cette loi, \u00e7a ne servait \u00e0 rien d\u2019inscrire les jeunes sur les listes \u00e9lectorales, puisque le Pr\u00e9sident pouvait passer avec 25% au premier tour (sa loi supprimait aussi, de fait, le second tour.) Wade a modifi\u00e9 17 fois la Constitution, et l\u00e0 il \u00e9tait sur le point de la modifier une 18\u00e8me fois. On s\u2019est alors mobilis\u00e9s le 22 juin. On a fait irruption dans une r\u00e9union de partis politiques qui voulaient faire une p\u00e9tition contre la loi de Wade, on leur a dit que Wade ne comprenait qu\u2019un seul langage aujourd\u2019hui, c\u2019est celui de la rue : \u00ab Venez avec nous, on va sortir faire un sit-in \u00e0 la place de l\u2019Ind\u00e9pendance. \u00bb<\/p>\n<p>Les leaders de l\u2019opposition ont estim\u00e9 qu\u2019on les perturbait, et ils ont refus\u00e9 de nous suivre. Nous sommes sortis et all\u00e9s \u00e0 la place de l\u2019Ind\u00e9pendance, les policiers ont charg\u00e9, et nous sommes rest\u00e9s assis les mains sur la t\u00eate, chantant l\u2019hymne national. N\u2019emp\u00eache, ils ont charg\u00e9. C\u2019\u00e9tait devant tous les m\u00e9dias nationaux et internationaux. Nous \u00e9tions dans un contexte dont nous avons profit\u00e9 avec la Libye, la place Tahrir, etc. et tout le monde a pens\u00e9 que \u00ab Y&rsquo;en a marre \u00bb \u00e9tait le d\u00e9but du printemps de l\u2019Afrique noire.<\/p>\n<p>Tous les m\u00e9dias internationaux nous suivaient, et cette loi de Wade qui allait augmenter la tension. Quand les \u00ab Y&rsquo;en a marristes \u00bb on fait irruption dans cette affaire, les gens en ont parl\u00e9, les m\u00e9dias ont montr\u00e9 les images o\u00f9 les policiers sont vraiment venus nous massacrer. On restait non-violents, ils nous tiraient par les cheveux, nous battaient mais on n\u2019a pas r\u00e9agi. Ca a cr\u00e9\u00e9 un d\u00e9clic chez les citoyens s\u00e9n\u00e9galais. On a fait des appels, des Esprits Y&rsquo;en marre partout dans le pays. Le 23 juin il y a eu un \u00e9lan extraordinaire du peuple s\u00e9n\u00e9galais qui a fait face \u00e0 Abdoulaye Wade, qui a fini par retirer sa loi. Quand il l\u2019a retir\u00e9, je pense que c\u2019\u00e9tait le d\u00e9but de la fin. Il s\u2019est ent\u00eat\u00e9 \u00e0 vouloir maintenir sa candidature et au bout du compte il a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9.<\/p>\n<p>Mais le plus important \u00e0 ce stade, c\u2019est que j\u2019ai vu des S\u00e9n\u00e9galais tout de suite prendre des billets d\u2019avion le 23 juin pour venir nous rejoindre. On a d\u00e9sormais eu tout le soutien des s\u00e9n\u00e9galais qui ont compris l\u2019essentiel de notre combat. Malheureusement, ils nous ont aussi caricatur\u00e9s comme un mouvement violent, mais on a redonn\u00e9 une fiert\u00e9 \u00e0 tout les S\u00e9n\u00e9galais. Aujourd\u2019hui, ce mouvement continue \u00e0 \u00eatre tenu et compris, m\u00eame si les politiciens tentent de nous diaboliser.<\/p>\n<p><em><strong>Q\u00a0: L\u00e0 on est ensemble et je vois que tu portes toujours le bonnet de Cabral, tu es en train de lire Sankara, donc il y a aussi une nourriture spirituelle qui vient des grands r\u00e9sistants africains.<\/strong> <\/em><br \/>\nR : Personnellement j\u2019avais refus\u00e9 de porter la camisole, et le mouvement aussi, car on ne voulait pas \u00eatre socialistes, marxistes, lib\u00e9raux ni quoi que ce soit. On refuse de mettre ces camisoles de doctrines id\u00e9ologiques. On est des Africains et le probl\u00e8me on le conna\u00eet, c\u2019est le sous d\u00e9veloppement et comment y rem\u00e9dier. L\u2019Afrique est sous d\u00e9velopp\u00e9e, c\u2019est la chose la plus partag\u00e9e parmi les populations. C\u2019est qu\u2019il nous manque de la volont\u00e9 et de la d\u00e9termination.<\/p>\n<p>Bizarrement, je me suis rendu compte que tout ce qu\u2019on fait reste sur la m\u00eame ligne que Sankara. Avant j\u2019avais beaucoup lu Cheikh Anta Diop mais pas beaucoup Sankara. On s\u2019est beaucoup inspir\u00e9 de certaines pratiques de Cheikh Anta comme l\u2019utilisation de nos langues nationales dans nos slogans et l\u2019utilisation des ressources disponibles pour changer le cours des choses. Mais les Esprits ressemblent un peu au Comit\u00e9 de d\u00e9fense de la R\u00e9volution qu\u2019avait mis sur pied Sankara. Le discours sur notre capacit\u00e9 \u00e0 faire face \u00e0 nos probl\u00e8mes est \u00e0 peu pr\u00e8s le m\u00eame. Mais nous, nous ne voulons pas de lev\u00e9e r\u00e9volutionnaire, c\u2019est trop lourd et tr\u00e8s charg\u00e9, on ne parle pas de r\u00e9volution. On travaille pour changer les choses, petit \u00e0 petit et avec les populations, on en est l\u00e0.<\/p>\n<p>Malheureusement en Afrique, on a voulu nous pr\u00e9senter les Senghor, les Houphouet, tout ces p\u00e8res fondateurs des ind\u00e9pendances comme des r\u00e9f\u00e9rences. Mais en r\u00e9alit\u00e9 c\u2019est la partie que l\u2019Afrique devrait enterrer. Nous voulons enterrer tous ces monarques pour faire revivre en nous les fils dignes de l\u2019Afrique : les Sankara, les Um Nyobe, les Lumumba, les Cheikh Anta et tant d\u2019autres africains qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9cras\u00e9s par le n\u00e9o-colonialisme ou le capitalisme tout simplement, et qui sont pourtant la v\u00e9ritable voix de l\u2019Afrique. On nous a donn\u00e9 l\u2019impression que ce sont les Mobutu, les Senghor\u2026 qui ont vraiment construit l\u2019Afrique alors qu\u2019ils \u00e9taient l\u00e0 pour la d\u00e9truire. Il y a eu des v\u00e9ritables voix, longtemps \u00e9touff\u00e9es, que nous voulons incarner, avec beaucoup de modestie et sans pr\u00e9tention. Nous refusons de nous r\u00e9clamer de l\u2019Afrique qui tend la main, de l\u2019Afrique qui est vaincue, de cette Afrique domin\u00e9e, fataliste et laxiste. Nous voyons une Afrique positive, qui pousse et qui r\u00e9siste, qui reste debout et qui se construit. Notre slogan est il n\u2019y a pas de destin forclos, il n\u2019y a que des responsabilit\u00e9s d\u00e9sert\u00e9es.<\/p>\n<p>Le temps de l\u2019Afrique est demain ? Nous disons que non, c\u2019est aujourd\u2019hui, le temps de l\u2019Afrique a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0. On dit : \u00ab l\u2019Afrique de Mobutu \u00bb. Nous disons non, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Mobutu, il y avait Patrice Lumumba. Nous avons interpel\u00e9 derni\u00e8rement Achille Mbembe pour lui dire que quelqu\u2019un comme lui, avec toute sa brillance intellectuelle \u00e0 travers le monde, c\u2019est de cette Afrique l\u00e0 que nous nous r\u00e9clamons.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me c\u2019est que nous avons fait confiance \u00e0 d\u2019autres peuples et on les a \u00e9cout\u00e9s sans nous-m\u00eame interroger nos propres moyens, nos propres r\u00e9alit\u00e9s \u00e0 partir desquelles on devait b\u00e2tir notre futur.<\/p>\n<p><em><strong>Q\u00a0: C\u2019est vrai que Mbembe \u00e9crit beaucoup sur l\u2019id\u00e9e : \u00ab\u00a0l\u2019Afrique, c\u2019est demain\u00a0\u00bb. En ce moment m\u00eame se d\u00e9roule \u00e0 Brazzaville le festival \u00ab\u00a0Etonnants voyageurs\u00a0\u00bb sur le th\u00e8me : \u00ab\u00a0l\u2019Afrique qui vient\u00a0\u00bb. Toi tu penses que l\u2019Afrique c\u2019est aujourd\u2019hui\u00a0?<\/strong><\/em><br \/>\nR : \u00c7a a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9. J\u2019ai eu l\u2019occasion de le dire \u00e0 Berlin devant lui, il est la parfaite illustration de \u00ab l\u2019Afrique c\u2019est aujourd\u2019hui \u00bb. Il fait le tour du monde, il explique comment \u00e7a marche, il monte des laboratoires, il donne des id\u00e9es. De plus en plus, dans tous les secteurs, il y a des gens comme Achille. Mais au-del\u00e0 des gens, il y a une dynamique qui est en train de r\u00e9ellement se former. Il faut la comprendre, l\u2019accompagner et la cr\u00e9dibiliser.<\/p>\n<p>Il dit que \u00ab l\u2019Afrique qui vient \u00bb, c\u2019est un slogan un peu po\u00e9tique, mais vous sentez que \u00e7a manque de fermet\u00e9 et de d\u00e9termination. Il ne faut pas reproduire l\u2019erreur commise par ces p\u00e8res fondateurs, de reporter le d\u00e9veloppement de l\u2019Afrique \u00e0 demain, de se d\u00e9fausser toujours sur les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir au lieu de le porter tout de suite par nous-m\u00eames.<\/p>\n<p><em><strong>Q\u00a0: Il y a l\u2019urgence du\u00a0\u00ab\u00a0maintenant\u00a0\u00bb \u2026<\/strong><\/em><br \/>\nR : Oui il y a l\u2019urgence du maintenant. Dans le mouvement \u00ab Y&rsquo;en a marre \u00bb, nous avons eu la possibilit\u00e9 d\u2019avoir des nationalit\u00e9s fran\u00e7aises, am\u00e9ricaines. Mais si on commence \u00e0 prendre des nationalit\u00e9s \u00e9trang\u00e8res, quand est-ce que nos nationalit\u00e9s africaines seront assez solides pour rivaliser avec d\u2019autres ? Nous devons rester comme nous sommes, et la rendre forte, cr\u00e9dible pour que l\u2019on ai la m\u00eame force que les autres. Pourquoi la m\u00e9decine indienne est cot\u00e9e dans le monde ? Parce que des Indiens sont all\u00e9s en Europe pour \u00e9tudier, puis ils sont retourn\u00e9s et ils ont d\u00e9velopp\u00e9 leur m\u00e9decine. Mais nous, tout ce qu\u2019on fait c\u2019est sortir, continuer \u00e0 renforcer d\u2019autres pays, d\u2019autres sciences, d\u2019autres universit\u00e9s. Je ne dis pas que c\u2019est le temps du retour, mais c\u2019est le temps o\u00f9 l\u2019Afrique assume ses responsabilit\u00e9s tout simplement. Rien n\u2019est forclos !<\/p>\n<p>On fait le boulot qu\u2019il faut faire. On ne va pas arriver tout de suite avec des ascenseurs, c\u2019est vrai. Mais si on commence aujourd\u2019hui par fabriquer nos propres escaliers, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une bonne chose. Ma\u00eetriser la technologie de l\u2019escalier, non pas l\u2019importer ailleurs, et aller vers petit \u00e0 petit vers l\u2019ascenseur. C\u2019est \u00e7a qu\u2019il faut faire aujourd\u2019hui, et ne pas dire que tant qu\u2019on n\u2019a pas des buildings, un certain niveau d\u2019infrastructures, des avions, on ne peut pas d\u00e9velopper ; ce n\u2019est pas vrai. Il faut amener les gens \u00e0 travailler, \u00e0 produire ce qu\u2019ils mangent, \u00e0 porter ce qu\u2019ils produisent et apr\u00e8s \u00e0 se respecter entre eux pour ne pas se tirer dessus, pour ne pas se faire la guerre. Avec ces conditions tout est possible, et le reste viendra.<\/p>\n<p><strong>Q : Vous avez des bons liens avec la diaspora, mais avez-vous des liens avec le continent ?<\/strong><br \/>\nR : Le probl\u00e8me, c\u2019est que nous n\u2019avons pas eu les moyens. Nous avons eu l\u2019aide de la diaspora et des ONG qui nous am\u00e8nent en Europe, mais pas en Afrique, ce qui est vraiment dommage. Mais il y a des \u00ab Esprits \u00bb en Afrique et il faut les renforcer. Il y a \u00ab Y&rsquo;en a marre Togo \u00bb qui existe, il y a eu les Sofas du Mali. Ils cherchent \u00e0 faire comme nous, mais ils n\u2019ont pas tous les \u00e9l\u00e9ments qu\u2019il faut. Il y a aussi eu les \u00ab Touche pas \u00e0 ma nationalit\u00e9 \u00bb, ce sont des \u00ab Y&rsquo;en a marristes \u00bb en Mauritanie, il y en a au Burkina. Il y a une bonne dynamique aujourd\u2019hui qui s\u2019est cr\u00e9\u00e9e, parce que les jeunesses africaines, et particuli\u00e8rement les artistes, ont envie de faire comme les \u00ab Y&rsquo;en a marristes \u00bb ont fait au S\u00e9n\u00e9gal. Il faut les accompagner et les renforcer.<\/p>\n<p>Je pense que c\u2019est possible. Pour que tout soit possible, il faut qu\u2019on arrive \u00e0 avoir ce grand mouvement citoyen des peuples africains. Non pas parce qu\u2019on veut renverser les pouvoirs politiques en place ; il ne faut pas qu\u2019ils aient peur de nous, mais il faut qu\u2019ils comprennent qu\u2019il y a un processus de changement qui a commenc\u00e9 et personne ne peut y r\u00e9sister. \u00c0 eux de l\u2019accompagner, non pas parce qu\u2019on veut les enlever du pouvoir, mais parce qu\u2019on veut les aider \u00e0 mieux rendre service \u00e0 leurs peuples. On veut les accompagner.<br \/>\nEt \u00e7a, les jeunes sont d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 le faire.<\/p>\n<p>Dans certains pays, \u00e7a va \u00eatre extr\u00eamement difficile mais il faut que les gens commencent. Ce n\u2019est pas demain, c\u2019est aujourd\u2019hui. Ils sont en train de rater l\u2019opportunit\u00e9 de faire quelque chose. Il faut que les jeunes africains comprennent qu\u2019il ne faut pas rater le coche. Aujourd\u2019hui nous avons l\u2019opportunit\u00e9 dans ce continent d\u2019\u00e9crire notre histoire ou d\u2019inscrire notre empreinte dans l\u2019histoire de l\u2019Afrique. Il ne faut pas avoir peur, il faut l\u2019assumer.<\/p>\n<p>On s\u2019adresse \u00e0 tout le monde mais notre principale cible est les jeunes, parce que nous sommes presque 70% de la population africaine. La majorit\u00e9 de la population africaine est jeune, voire tr\u00e8s jeune. Est-ce qu\u2019on a le droit de baisser les bras, laisser les gens d\u2019une autre g\u00e9n\u00e9ration perp\u00e9tuer un syst\u00e8me qui ne peut pas nous sortir de l\u2019auberge ? Non, on ne peut pas faire \u00e7a. On n\u2019a pas le droit de les regarder faire, on n\u2019a pas le droit de laisser persister le syst\u00e8me Mobutu. Je n\u2019ai rien contre eux, mais ils n\u2019ont jamais su nous embarquer dans un processus de d\u00e9veloppement. On a la responsabilit\u00e9 de faire autre chose, et il faut commencer.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.thinkingafrica.org\/V2\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/NDT1_FadelBarro.pdf\"><strong>TELECHARGEZ LA NOTE DE TERRAIN EN PDF<\/strong><\/a><\/p>\n<div class=\"su-document su-u-responsive-media-yes\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/docs.google.com\/viewer?embedded=true&url=http:\/\/www.thinkingafrica.org\/V2\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/NDT1_FadelBarro.pdf\" width=\"480\" height=\"300\" class=\"su-document\" title=\"\"><\/iframe><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Sa\u00efd Abass Ahamed | Doctorant en sciences politiques, professeur de g\u00e9opolitique. Les changements d\u00e9sir\u00e9s en Afrique seront port\u00e9s par les Africains. Nous avons donc cr\u00e9\u00e9 une rubrique \u00ab Portrait \u00bb dans la rubrique note de terrain, afin de faire conna\u00eetre ces Africains de maintenant. 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