Géopolitique & stratégies, Sociétés & identité

Saïd Bouamama est sociologue, chargé de recherche à l’IFAR (Intervention, Formation, Action, Recherche) de Lille, et militant pour l’égalité des droits.

Il est également auteur de nombreux livres, dont Les Discriminations racistes : une arme de division massive (L’Harmattan, 2010), et dernièrement, Figures de la révolution africaine : De Kenyatta à Sankara (La découverte, 2014)

 Dans cet entretien accordé à Thinking Africa, Saïd Bouamama expose les relations entre la recherche et le militantisme, apporte un éclairage historique sur les rôles et l’impact du capitalisme et du colonialisme en Afrique,  décrypte les masques idéologiques et agendas politiques derrière les flux migratoires (Afrique vers Europe) et explique pourquoi la jeunesse africaine vit actuellement son 3ème âge politique.

Quelques verbatims extraits de l’entretien.

Sur la nécessité de penser l’action

Trop souvent, nous sommes capables de révolte. Nous sommes capables de réaction. Nous sommes capables de colère. Mais cette colère, si elle veut être victorieuse, si elle veut mettre à bas des mécanismes de dépendances pluriséculaires, si elle veut réaliser une émancipation qui soit réelle, alors elle doit penser la réalité. C’est pour cela que nous avons besoin de théoriser et de comprendre le réel, non pas pour remplacer l’action mais pour éclairer l’action.

Sur le rôle du chercheur et de l’intellectuel

Le rôle du chercheur est d’aider les acteurs militants à théoriser leurs pratiques, à ne pas s’arrêter sur un morceau d’expériences.[…] L’intellectuel doit être en lien avec la réalité du monde, les souffrances du monde et les espoirs du monde. Cela n’est pas possible s’il crée un fossé entre lui et ceux qui tentent de transformer le monde. L’intellectuel qui se met au service d’une cause, tout en gardant sa distance objectivante, remplit un rôle historique qui est nécessaire.

Sur l’immigration et le capitalisme

L’immigration est une valeur d’ajustement du capitalisme, en Afrique et en Occident. Au niveau de l’Afrique, l’essentiel des économies africaines restent guidé par des préoccupations qui viennent des grands pays industrialisés. C’est ici, en fonction des besoins de maximisation des profits, en fonction des besoins des économies ici, que se prennent les décisions qui vont s’appliquer en Afrique. C’est donc, parce qu’on a besoin de Coltan que l’on va déstabiliser le Congo, par exemple. Le fait que l’on prenne des décisions ici, a des conséquences là-bas, montre que l’on a déjà là une variable d’ajustement. Mais surtout, c’est une variable d’ajustement, ici. La politique de fermeture des frontières ici n’a pas pour vocation d’empêcher l’immigration. Elle a pour vocation de laisser les immigrés qui arrivent d’Afrique, de Syrie aujourd’hui, d’ailleurs, dans la clandestinité. Parce qu’en réalité ces immigrés travaillent. Et leur expulsion de ces immigrés est une réalité massivement impossible, parce qu’elle coûterait très chère. Ces immigrés vont rester, 3, 5, 10 ans dans une situation de non-droit.Où vont ces sans-papiers ? Ils vont dans les branches industrielles, qui ont des besoins de main d’œuvre brusques et vont naviguer en fonction des besoins de main d’œuvre, et ça, c’est de l’ajustement structurel. Nous sommes dans le retour du prolétariat, c’est-à-dire d’un travailleur salarié qui n’a aucun droit.

Sur le racisme

Pour que la colonisation comme l’esclavage soient possibles, il faut diffuser un sentiment d’infériorité du côté du peuple agressé, et un sentiment de supériorité du côté du peuple du pays agresseur. A partir du 16ème siècle, jusqu’à maintenant, on a eu la production d’un sentiment de supériorité du côté du peuple colonisateur. Ce sentiment de supériorité n’a pas d’autre nom que le racisme. Puisqu’il s’agissait de justifier une hiérarchisation des personnes en fonction de leur origine pour pouvoir expliquer que le devoir de civilisation nous obligeait à y aller… Très souvent, on fait une erreur à propos du racisme en disant qu’il a toujours existé. Ce qui est faux. Le racisme est daté historiquement.

Sur le 3ème âge politique de la jeunesse africaine

Les peuples se mettent en mouvement quand leurs conditions concrètes sont atteintes. Nous avons affaire aujourd’hui, à la première génération post-mondialisation. Ceux qui ont 20 ans aujourd’hui sont nés avec la mondialisation, ce sont les enfants de la régression sociale et économique de l’Afrique. Et donc, comme leurs ancêtres, ils se mettent en mouvement, parce qu’ils n’ont pas le choix. C’est bien de se mettre en mouvement, quand on n’a pas le choix mais on ne peut pas s’arrêter là. Il faut maintenant penser les conditions d’émancipation. Ca, ce n’est pas encore fait. C’est à nous tous de le faire, dès maintenant.

Sur les français d’origine africaine

Ceux qui sont descendants de ces peuples qui ont été esclavagisés et colonisés, qui sont aujourd’hui français, doivent s’interroger sur leur avenir. Et leur avenir les lie aux pays d’origine de leurs parents, ou de leurs grands parents, voire arrière grands-parents. Parce qu’on ne peut pas imaginer une égalité complète en France, entre citoyens de plusieurs couleurs, par exemple, ou plusieurs religions, si les pays d’où viennent ces personnes, ou les parents de ces personnes, restent des pays dans lesquels on a besoin d’intervenir par la guerre, dans lesquels on a besoin de dévaloriser pour pouvoir justifier des interventions… Pour justifier la mise en dépendance de l’Afrique, il faut des images qui dévalorisent les français de couleur. Il faut des images qui dévalorisent les français issus de l’immigration maghrébine et noire. Je ne peux pas avoir des millions d’africains dominés, exploités méprisés, salis au niveau idéologique, présentés comme pas entrés dans l’histoire, et dire, moi, on va me regarder comme un noir à part. Non.

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