Penser l'Afrique, Sociétés & identité

“Il n’y a pas de raison pure. Il n’y a de raison que par rapport à son double. Et ce double dans la modernité, c’est le nègre.”

Professeur de Philosophie et de sciences politiques à de l’Université du Witwatersrand de Johannesburg en Afrique du Sud, Achille Mbembe est mondialement reconnu pour ses recherches sur les imaginaires politiques des sociétés postcoloniales africaines. Il est le fondateur de “The Johannesburg Workshop in Theory and Criticism”. Il s’agit d’une expérience de conversation mondiale sur les enjeux globaux à partir de l’hémisphère Sud.

Thinking Africa a rencontré Achille Mbembe, à l’occasion de la sortie de son ouvrage, Critique de la raison nègre (La découverte, 2013). Dans cet entretien de 50 minutes, l’historien et politologue camerounais expose les limites de la “raison pure”, explique le paradigme de la fabulation au cœur de son ouvrage et apporte un éclairage sur le futur du racisme. Achille Mbembe nous incite également à nous “hisser à hauteur des autres” et nous encourage à imaginer d’autres formes de relations qui ne passent pas nécessairement par la logique du profit absolu ou la logique de transformation de tout en marchandise.

Extraits.

Sur le paradigme de la fabulation:

[Notre rapport avec l’Occident repose sur la fabulation.] Il y a fabulation dans le sens où la rencontre avec l’autre, avec ce qui ne nous est pas familier, avec ce qui nous est étranger, met en déroute nos facultés de perception et les plonge dans un état de dérangement. Un état de dérangement qui fait que nous ne sommes plus tout à fait maîtres de nous-mêmes dans l’acte par lequel nous prétendons dire ce que nous voyons, ce que nous observons : qui est devant nous ? Quelle est notre propre histoire ? Quelle est son histoire ? D’où vient-il ? Où va-t-il ? Ainsi de suite… Néanmoins, en dépit de ce handicap, on persiste à vouloir articuler un énoncé qui se veut autoritaire. Même si au fond, il s’agit d’un énoncé à propos de quelque chose qu’on ne comprend pas, que l’on ne connaît pas. Et donc, cette autorité du faux, pour qu’elle soit effective, a besoin de reposer sur quelque chose d’autre que la vérité pure et simple. C’est ainsi que s’est déployée historiquement la raison occidentale dans sa rencontre avec les mondes lointains.

Sur le capitalisme et sa remise en question:

La remise en cause du capitalisme peut venir de l’Afrique et plus précisément de cette expérience nègre. Parce que le nègre aura vécu dans sa chair et dans son esprit ce que le capitalisme représente dans sa brutalité la plus extrême. Et cette expérience, beaucoup d’autres commencent seulement aujourd’hui à en saisir l’amplitude. Le nègre aura devancé le monde dans cette expérience qui aujourd’hui est en train de rattraper beaucoup d’autres peuples et beaucoup d’autres nations. Cette expérience nous permet premièrement de penser ce système dans ses formes les plus extrêmes et deuxièmement, il faut l’espérer, d’articuler d’autres imaginations possibles de types de monde qui seraient fondés sur une répartition équitable des ressources de la vie.

CDLRN-Mbembe

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