Ce qui fait la “race nègre”: Note de lecture de Critique de la raison nègre d’Achille Mbembe

 | Delphine Abadie, Développement & Reconstruction, Note de lecture, Note de recherche

Delphine Abadie  | Chercheure indépendante.

Cette note de lecture se donne pour objectif d’établir un précis des thèses centrales de Critique de la raison nègre d’Achille Mbembe. L’héritage de Michel Foucault sur la pensée de Mbembe sera d’abord mis en lumière. Une critique générale de l’utilisation, chez Mbembe, de la notion de « race » sera aussi rapidement formulée. Après un survol historique de la fixation du principe de race, les deux versants du concept de « raison nègre » seront exposés dans le détail. Mbembe montre ensuite que les penseurs de l’identité noire se montrent le plus souvent engoncés dans la hantise d’habiter le double (l’un des profils de la raison nègre) hérité du travail du pouvoir raciste. Celui-ci s’appuie sur un complexe de domination psychique qui sera aussi explicité. Une proposition normative, complémentaire, viendra enfin s’arrimer à ces interprétations avant de conclure sur la dimension prescriptive de l’analyse critique mené dans cet essai.

Achille Mbembe reprend, dans Critique de la raison nègre, l’intuition de fond de son ouvrage De la postcolonie, à savoir que l’Occident moderne s’est défini constitué en opposition à ce qu’il a lui-même désigné comme l’Autre absolu : le Noir. « La critique de la modernité demeurera inachevée tant que nous n’aurons pas compris que son avènement coïncide avec l’apparition du principe de race et la lente transformation de ce principe en matrice privilégiée des techniques de domination, hier comme aujourd’hui » (88).

Éclairer cette affirmation susceptible de troubler la quiétude de l’histoire de la pensée occidentale, tel est le pari insensé (mais réussi) que s’est proposé de remplir l’auteur de cet essai.

Pour lui, en effet, la naissance du discours de l’Occident sur le Nègre, la race, l’Afrique, etc. est gémellaire de celui sur les droits de l’homme, l’humanisme, les Lumières : l’Autre absolu, le Nègre, est le pur négatif de l’homme blanc, du Même.  Dans ces  soubassements inconscients de l’imaginaire moderne se trouverait et s’expliquerait la place à part que continue d’occuper le Noir dans les différentes formes de discours sur la marche de l’humanité (philosophique, humanitaire, politique, économique, juridique,…).

Le XXIe siècle marque le début de ce que l’auteur considère comme le troisième moment constitutif de la « raison nègre ».  Tandis qu’on assiste au déclin de l’hégémonie occidentale, le principe de race ressurgit des tréfonds honteux de l’inconscient moderne et expose toutes les humanités subalternes à l’injonction de se plier aux logiques impériales et esclavagistes autrefois réservées aux seuls Nègres.

Outre cette période récente, on peut identifier deux moments fondateurs à la construction progressive d’une épistémè de la raison nègre. Le premier moment à l’édification de ce paradigme coïncide avec la fabrication du sujet de race et commence avec la traite atlantique (XVe s.), pour se poursuivre jusqu’à l’abolition de l’esclavage (XIXe s.).  La deuxième époque recoupe celle de l’introduction de l’écriture chez les peuples d’ascendance africaine (XVIIIe-XXe s.), celle-ci ayant permis de formuler et de transmettre sur plusieurs générations leurs revendications d’une pleine appartenance à l’humanité.

S’appuyant sur ces lignes de démarcation historique, notre recension abordera les idées forces du travail de Mbembe sans nécessairement suivre la division qu’il a privilégié dans son essai. Nous avons d’abord souhaité ajouter une section liminaire à la restitution de la substance de Critique de la raison nègre. Ainsi, plutôt que de nous consacrer à quelques faits biographiques comme il est de coutume de le faire pour une recension, nous avons préféré mettre en lumière l’héritage de Michel Foucault sur la démarche intellectuelle de Mbembe.  Ce legs surgira alors dans toute sa clarté à la lecture de cette note. Aussi, nous y exposerons notre première critique – la plus fondamentale – sur l’emploi du terme de « race » par l’auteur.  Cette critique épistémologique visera avant tout à faire jaillir certaines interrogations, laissées en suspens, par une définition trop restrictive de la race (la race comme race nègre).

Nous nous attarderons ensuite à restituer une ligne du temps soucieuse des rapports de force , de la constitution du sujet de race à travers, d’abord, le texte occidental sur le Nègre (travail législatif, science raciale, littérature coloniale, etc.), puis ensuite, par la lunette de la « conscience nègre du Nègre », une archive de la pensée sur l’identité noire écrite par des Noirs.  Une section sera réservée au concept de « raison nègre », avant de plonger dans l’analyse de la trace laissée sur le Noir par le travail de pouvoir raciste.  Enfin, une dernière section traitera de la dimension psychique de la domination de race.

Enfin, nous terminerons notre note par une dernière critique méthodologique, ou plus précisément, par un complément normatif à la constitution du principe de race.  Cet ajout permettra, nous l’espérons, d’ajouter un argument en faveur de la thèse de la pérennité du principe et partant, de la raison nègre.

L’argumentation de Critique de la raison nègre résumée dans cette recension ne reproduit pas fidèlement la forme du raisonnement annoncée dans l’introduction de l’essai de Mbembe. Ce choix de notre part reflète notre appréciation de la structure argumentative privilégiée par l’auteur (ou par son éditeur).  Il nous a semblé en effet que trop souvent, les idées générales se recoupaient d’un chapitre à l’autre ; on pouvait difficilement reprendre les arguments distinctement ; avec pour conséquence, une relative désarticulation, du moins, une désystématisation du propos.  Cette « faiblesse » formelle ne doit pas faire ombrage à la cohésion diffuse, parfois impressionniste, d’un propos fort, érudit, original et d’une plume poétique.  La pensée, autant que le style de Mbembe, est éclectique.  Il nous semble cependant que, légèrement retravaillé dans sa forme, l’ouvrage aurait été rendu plus accessible.

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